Jean Fanchette : Two Cities et la Beat Generation

Ce texte a été écrit dans le cadre d’un mémoire de Master. Je remercie chaleureusement Véronique Fanchette pour son aide précieuse et tous les documents, ainsi qu’Oliver Harris pour sa relecture. – Lucie Malagnat

 

Jean Fanchette est né à Rose-Hill, Île Maurice, le 6 mai 1932. À l’âge de dix-neuf ans, il obtient grâce à la Bourse d’Angleterre une dérogation exceptionnelle pour suivre des études de médecine à Paris, études au cours desquelles il publiera des poèmes qui lui vaudront les prix Paul Valéry en 1956 et Fénéon en 1958.

En 1957, il s’invite dans le paysage littéraire français en créant Lettres Suivent, supplément littéraire d’un mensuel médical qui devint très vite « le supplément médical d’une revue littéraire ».[1] Fervent admirateur de Lawrence Durrell, Jean Fanchette consacre le premier numéro à Justine et devint ainsi « le premier en France à écrire sur ce livre et sur cet auteur ».[2] En 1960, Justine, traduit par Roger Giroux[3], paraît chez Buchet-Chastel dans la collection de Maurice Nadeau. En 1959, la publication de Lettres Suivent s’arrête. Désirant poursuivre son travail littéraire et éditorial et continuer de publier et de mettre en avant les auteurs qu’il apprécie, Jean Fanchette fonde la maison d’édition Two Cities, éditrice de la revue du même nom. Il est en cela aidé par Anaïs Nin, présentée par Lawrence Durrell :

« Lawrence Durrell lui a donné l’adresse d’un étudiant en médecine, d’origine mauricienne, poète à ses heures, […] qui nourrit un projet plus ambitieux, Two Cities, une revue bilingue où dialogueraient écrivains français et anglo-saxons. – Vous avez tout à gagner, lui a dit Larry. Ce garçon a de la flamme. Il tentera de faire pour vous ce que Jolas a fait pour Joyce, même s’il n’en a pas les moyens. Il vous demandera un peu d’argent pour créer sa revue. Acceptez. Si elle paraît, elle vous servira de plate-forme européenne. Jean Fanchette m’a parlé de vos livres avec finesse. »[4]

Le premier numéro est d’ailleurs un hommage à Durrell, qui fut d’une grande aide dans l’entreprise de Jean Fanchette, lui ouvrant son carnet d’adresses pour enrichir les sommaires des numéros de la revue. Jean Fanchette lui témoigne son estime dans l’avant-dire fougueux du premier numéro de la série :

« Rarement rencontre aura été plus heureuse, ajustement aussi parfait entre l’écrivain et l’homme. […] C’est pour toutes ces raisons que nous avons voulu associer au nom de Lawrence Durrell, comme on baptise un navire, le premier numéro de cette revue […] »
Avant-dire du premier numéro de Two Cities – © Association Jean Fanchette

Dans certaines des lettres qu’Anaïs Nin destine à des poètes et romanciers afin de les convaincre de participer à l’élaboration de la revue, celle-ci utilise du reste le nom de Durrell, tel un ambassadeur :

« I would like to invite you to contribute to a magazine I am affiliated with, Two Cities, in French and English. The editor is Jean Fanchette, a poet, novelist, critic of twenty-three. They cannot pay yet but I believe it will become important. I met Jean Fanchette through Lawrence Durrell, who admires you. If you have something to send us I would be grateful. »[5]

La revue Two Cities se caractérise par son éclectisme :

« Chaque numéro contiendra des textes en français et en anglais, essais, nouvelles, études de littérature comparée. Une large place y sera faite à la poésie des deux langues et à la littérature expérimentale. »[6]

En témoigne la liste d’auteurs annoncés sur un bulletin d’abonnement :

Richard Aldington, Aragon, Marcel Béalu, Yves Bonnefoy, Malcolm de Chazal, Gregory Corso, H.D., André du Bouchet, Lawrence Durrell, William Golding, Horace Gregory, Armand Guibert, Loys Masson, Henry Miller, Anaïs Nin, Raja Rao, R.M. Rilke, Karl Shapiro, C.P. Snow, F.N. Souza, Gerald Sykes, J.P. Weber, Richard Wright.

Tous ces auteurs se retrouvent sur la première de couverture de chaque numéro présentée sous forme de sommaire.

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Couverture du premier numéro de Two Cities – © Association Jean Fanchette

La revue connait un succès immédiat. Dans The Real Tale of Two Cities, récit autobiographique publié en 1976, Jean Fanchette s’interroge sur les causes de cette reconnaissance. Avec une vingtaine d’années de recul, il repense au succès fulgurant du premier numéro qui avait attisé la curiosité de George Whitman. Celui-ci voulait apporter sa pierre à l’édifice et proposa à Jean Fanchette d’établir son quartier général dans sa librairie. Dès le premier numéro, Two Cities « une revue bilingue indépendante et accueillante à une époque de grande curiosité d’une langue à l’autre »[7], suscite l’intérêt de journalistes du monde entier (Paris, Londres, New-York, Bruxelles, Mexico, Île Maurice, etc.) dont les critiques ont mis en lumière le travail de Jean Fanchette pour le grand public. De 1000 exemplaires pour le premier numéro, la revue est par la suite tirée à 6 000 exemplaires. L’aspect bilingue de la revue permet en outre de faire connaître aux pays anglophones des auteurs français tels que Yves Bonnefoy, Michel Deguy ou Frédéric Jacques Temple.

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La presse en parle…© Association Jean Fanchette

Avec Two Cities, Jean Fanchette réalise un véritable travail de passeur. Il se revendique lui-même comme chargé de faire découvrir aux lecteurs des écrivains francophones et anglophones, un homme qui veut « rendre justice à des écrivains méconnus ou négligés »[8] (telle Anaïs Nin, réduite à imprimer elle-même ses livres sur une presse à bras, ou encore Joseph Delteil, Raja Rao, Gustav Regler et bien d’autres). Il souhaite également « faire connaître d’une rive à l’autre de l’Atlantique les meilleurs écrivains français et anglophones »[9] (William Golding, Richard Wright, William Burroughs, Gregory Corso, Karl Shapiro, Colin Wilson, etc.)

Jean Fanchette affiche au départ l’ambition d’une revue vivant exclusivement des abonnements, sans aide de la publicité (voir « avant-dire » plus haut : « Notre revue ne comportera pas de pages de publicité et l’abonnement sera notre unique source de revenus »). Cependant, en l’absence de manne personnelle ou de mécène pour financer cette aventure à ses conditions (Jean Fanchette a refusé deux fois les offres de subventions intéressées de deux éditeurs, l’un français l’autre anglais)[10], il décide ensuite d’ouvrir la porte à la publicité, qui reste toutefois très ciblée. Éditeurs et libraires profitent en effet de la notoriété de la revue pour y acheter des espaces publicitaires placés en cohérence avec la charte éditoriale et les contenus. Citons par exemple Maurice Girodias qui, à la publication de The Black Book de Durrell, achète des emplacements publicitaires dans les premières parutions,[11] comme ici, dans le numéro 2 :

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Page du numéro 2 de Two Cities – © Association Jean Fanchette

La même page de publicité est ensuite passée dans le numéro 3, au même emplacement, en dernière page intérieure face à la page des abonnements. Pour montrer la cohérence de l’emplacement, on retrouve, parmi les textes présents dans le numéro 2, Defence of the Freedom to Read, d’Henry Miller. Et dans le numéro 3, un extrait de The Black Book
de Durrell.

Il est intéressant de noter également la présence de publicités d’éditeurs britanniques (Faber & Faber annonce le nouveau roman de William Golding dont un extrait paraîtra dans le volume 5 de l’automne 1960) et américains (City Light Books, également dans le volume 5). À signaler enfin, l’encadré « Hommage à Roy Campbell » (décédé en 1957) qui contient les noms de plusieurs écrivains déjà publiés dans la revue.

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Publicités dans Two Cities – © Association Jean Fanchette

Cette existence et cet usage finalement important de la publicité témoigne de la portée de la revue et de la reconnaissance dont elle bénéficie dans le milieu de l’édition. Les éditeurs croient en la visibilité qu’ils gagnent à apparaître dans Two Cities, en son sérieux et en sa force de prescription.

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La publicité dans Two Cities – © Association Jean Fanchette

Il existe cependant quelques exceptions, des publicités qui s’éloignent drastiquement du milieu littéraire. Une publicité pour les parfums Marcel Rochas figure ainsi sur la 4e de couverture du volume 3 : une annonce pour un produit de luxe placée dans un produit culturel très sélectif. Autre exemple : une belle cohérence avec le contenu éditorial avec la parution d’une publicité pour Air India dans le numéro 5 consacré à Tagore. Enfin, une annonce est placée dans le dernier numéro à la dernière page intérieure pour La Grande Séverine, établissement café-théâtre et boîte de jazz fondé en 1959 par Girodias (seul le nom de Girodias permet de conserver un lien logique entre cette publicité et la revue).

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Publicités dans Two Cities – © Association Jean Fanchette

Les éditions Two Cities ont eu un fort impact sur le monde de la littérature et en particulier sur l’histoire de la Beat Generation, par la publication d’un livre qui fera la renommée de la maison d’édition :

« Les Éditions Two Cities ont déjà publié un livre dont l’importance dans l’histoire littéraire devrait être grande… »[12]

Il s’agit de Minutes to Go, un ouvrage écrit à quatre mains par William Burroughs, Brion Gysin, Gregory Corso et Sinclair Beiles, selon les méthodes du cut-up. Beiles, présent au sein de l’équipe de rédaction de la revue Two Cities dès le premier numéro, fait le lien entre les auteurs et l’éditeur.

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Ours du premier numéro de la revue Two Cities – © Association Jean Fanchette

Minutes to Go paraît en 1960 aux éditions Two Cities, Jean Fanchette devient ainsi un éditeur français important de la Beat Generation, bien que ce rôle ait été peu mis en avant. Parmi les textes présents dans le livre, tous ne sont pas inédits, certains proviennent d’articles de presse ou de textes déjà publiés dans d’autres recueils. C’est en revanche la première fois que du cut-up de Burroughs est édité en France, donnant à ce livre le statut de référence dans l’édition de la Beat Generation et créant un véritable coup éditorial pour les Éditions Two Cities. La parution du livre est annoncée en quatrième de couverture du numéro 4 de la revue.

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Première et quatrième de couverture de Two Cities 4 – © Association Jean Fanchette

Le lancement en avril 1960 donne lieu à une fête à l’English Book Shop de Gaït Frogé (42, rue de Seine à Paris) qui participe au financement de l’impression.

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Jean Fanchette, à gauche, avec trois des quatre auteurs de Minutes to Go, Sinclair Beiles, Brion Gysin et William Burroughs – © Association Jean Fanchette

Fort de son succès, le livre est « piraté ». Insuffisamment protégé semble-t-il, l’ouvrage est en effet réédité aux États-Unis quelques années après sa parution en France par Mary Beach, sans l’accord de Jean Fanchette, mais avec l’aval de Burroughs. Jean Fanchette accuse alors publiquement la maison d’édition Beach Books de lui avoir volé son livre dans une lettre envoyé au Monde et parue le 10 mars 1972. Quant à la partie rédigée par Burroughs, elle est rééditée en 1976 dans Le Métro blanc (Le Seuil).

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Lettre envoyée par Jean Fanchette au journal Le Monde – © Association Jean Fanchette

Pour beaucoup, Minutes to Go reste un mystère… Peu édité, il est peu étudié et continue de susciter de nombreuses interrogations, en particulier du fait d’un bandeau présent sur certains exemplaires sur lequel figure la phrase « un règlement de comptes avec la Littérature ». (Celle-ci se trouve également sur l’annonce de la parution du livre sur
la quatrième de couverture de Two Cities n°4, mais en anglais : « settle scores
with literature ».)

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Première de couverture de Minutes to Go, sans et avec bandeau –
© Association Jean Fanchette

Ce bandeau, notable de par les « écarts » typographiques : une capitale au L de « Littérature », une lettre bas de casse au u de « un » pose questions. Qui en est l’auteur ? Pourquoi ces choix typographique ? Quelle est la véritable signification de cette phrase ? C’est à ces questions qu’Oliver Harris, Président de l’EBSN, professeur de littérature américaine à Keele University et spécialiste mondial de William Burroughs tente de répondre dans ses recherches. En septembre 2017, il présente une communication sur l’histoire méconnue de Minutes to Go lors de la conférence annuelle de l’EBSN à Paris, annonçant dans la foulée travailler actuellement sur une réédition de cet ouvrage annoncée pour 2020. Édition qui sera accompagnée d’une grande quantité de recherches et de nouveaux éléments à mêmes de combler de nombreuses lacunes et de répondre à un grand nombre d’interrogations sur ce livre fondamentalement majeur dans l’histoire de la Beat Generation.

Après l’arrêt de la revue Two Cities, devenu neuropsychiatre et psychanalyste (il est membre de la Société psychanalytique de Paris), Jean Fanchette poursuit sa route dans les lettres.  En 1971, il publie chez Buchet-Chastel Psychodrame et Théâtre moderne (réédité en 1977 aux Éditions 10/18), un essai qui obtient en 1972 le prix des Mascareignes. Puis Alpha du Centaure (Buchet-Chastel) en 1976, roman pour lequel il obtient le prix de la Langue française, décerné par l’Académie française. En 1984, Jean Fanchette relance les Éditions Two Cities etc. pour publier ses recueils de poèmes Je m’appelle sommeil, puis La visitation de l’oiseau pluvier. Il accueille alors d’autres poètes dans son catalogue, telles que Fanny Ventadour ou Claude Kosmann, avant de s’ouvrir à d’autres genres littéraires. Il édite ainsi Frère, de Danièle Saint-Bois, Letters to Jean Fanchette de Lawrence Durrell ou L’Humour dans l’œuvre de Freud, collectif de la Société psychanalytique de Paris. Jean Fanchette décède le 29 mars 1992, laissant derrière lui deux ouvrages inachevés : un livre sur le fétichisme et un roman, L’Effacement.[13] Son anthologie poétique, l’Ile Equinoxe, est publiée chez Stock en 1993 un an après son décès, avec l’ajout d’une préface de Michel Deguy et selon la forme qu’il avait décidée pour une parution aux Éditions Two Cities. L’Ile Equinoxe sera ensuite publiée à deux reprises par les Éditions Philippe Rey, en 2008 et en 2016, avec une préface du Prix Nobel de Littérature Jean-Marie Gustave Le Clézio. L’œuvre du poète, éditeur et psychanalyste a donné lieu à la création de l’Association Jean Fanchette qui, depuis 2016, a organisé une série d’évènements à Paris et à l’Île Maurice afin de promouvoir son œuvre.

 

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[1] FANCHETTE, Jean. The Real Tale of Two Cities. 1976. (Récit autobiographique)

[2] Ibid.

[3] DURRELL, LAWRENCE. Justine. Trad. de l’anglais par Roger Giroux. Paris : Buchet-Chastel, 1960.

[4] BARILLE, Elisabeth. Anaïs Nin, masquée, si nue. Paris : Robert Laffont, 1991.

[5] Op. Cit. NIN, Anaïs. The Diary of Anais Nin, Volume 6 1955-1966. p.139

[6] Op. Cit. FANCHETTE, Jean. The Real Tale of Two Cities.

[7] Op. Cit. FANCHETTE, Jean. The Real Tale of Two Cities.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] STELLA, Rachel. Two Cities : Jean Fanchette et la revue bilingue de Paris. In : La Revue des revues, n°46.

[12] Extrait d’un bulletin d’abonnement glissé dans le volume 4 de la revue.

[13] Extrait d’une biographie rédigée par l’Association Jean Fanchette. Plus d’information sur le site http://www.jeanfanchette.com