Entretien entre Oliver Harris et Patrick Negrier, sur la publication de son livre, Actualité de Ginsberg & des Beats (2025)

EBSN Voices

Actualite de Ginsberg
IMAGE 1: Actualite de Ginsberg & des Beats (2025)
Patrick Négrier, né en 1956, est un philosophe français et l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la philosophie, à la religion et à la franc-maçonnerie.

OH : Vous avez publié de nombreux livres sur la philosophie, la religion et les traditions ésotériques ; votre nouveau livre sur la Beat Generation représente-t-il quelque chose de nouveau pour vous ? Et si oui, pourquoi maintenant ?

PN : Ce livre sur les Beats m’a été dicté aussitôt après le paragraphe détaillé sur le « Flower power » selon Ginsberg que je venais de publier dans le livre précédent d’ontologie intitulé Philosophie de la flore. Or quand je me suis penché à nouveau sur les œuvres de Ginsberg et des principaux autres Beats, j’ai été soudain catapulté vers mes années de jeunesse de janvier 1976 à avril 1977 durant lesquelles j’expérimentai en France hallucinogènes et autres psychotropes auprès d’amis dont l’un était un lecteur des Beats. Ce renvoi, durant ma 70° année, à mes 20-21 ans, fit de ma vie un cercle revenant d’une certaine manière à son point de départ. Après coup je n’ai pas été étonné outre mesure de ce phénomène cyclique car d’autres auteurs et humains avant moi avaient déjà été affectés, eux aussi, par ce même phénomène de vie qui se boucle. Cependant il y eut un facteur nouveau : le fait d’étudier la littérature et la vie des premiers Beats après 50 années de recherches théoriques personnelles (notamment en épistémologie, en éthique, et en philosophie politique) me permit de le faire avec une acuité philosophique que je n’avais pas à l’âge de 20 ans. Une nouveauté qui m’ouvre aujourd’hui à une autre nouveauté : le désir de découvrir, en les lisant, les œuvres des autres poètes beat venus au groupe initial après 1950 : ils sont une petite dizaine, bien connus de vos lecteurs, et que j’espère pouvoir étudier durant l’année qui vient.   

OH : À part un recueil d’essais — The Philosophy of the Beats (2012) — la recherche sur les Beats s’est peu penchée sur des questions telles que l’épistémologie ou la métaphysique. Comment voyez-vous votre livre remettre en question ou modifier notre compréhension des écrivains de la Beat Generation ?

PN : Je n’ai pas lu le livre de Sharin N. Elkholy, et n’ai pas la moindre idée de la manière dont la plupart des autres contemporains perçoivent et comprennent les Beats. Je n’ai pas écrit pour modifier les perceptions contemporaines des Beats, mais parce que les valeurs des Beats me paraissent aujourd’hui celles d’un courant poétique assez fondées et diverses pour combattre et vaincre à long terme la dictature contemporaine que l’oligarchie mondiale et mondialiste de l’argent fait régner aujourd’hui en Europe au prix de vies humaines et au prix des libertés individuelles. C’est un livre de combat politique par des armes qui ne sont pas politiciennes mais poétiques, et philosophiques.

OH : Considérez-vous les Beats comme s’inscrivant dans la tradition des transcendantalistes américains, avec leur intérêt pour la philosophie orientale, plutôt que dans la tradition existentialiste française d’après-guerre ? Comment percevez-vous l’équilibre, dans leur œuvre, entre la pensée et la littérature américaines et européennes ?

PN : Ce sont certains des premiers Beats qui se sont eux-mêmes référés explicitement au « transcendantalisme » d’Emerson, de Thoreau, voire de Coleridge. Je m’inscris moi-même depuis plusieurs années dans ce courant philosophique. C’était donc mon devoir de rappeler l’adhésion de certains Beats au transcendantalisme. Quant à la philosophie orientale (hindouisme, bouddhisme, et taoïsme), c’est autre chose. Plusieurs des Beats l’étudièrent et la pratiquèrent (y compris Peter Orlovsky, Gary Snyder, Philip Whalen, et Bob Kaufman). Mais faisons attention ici au fait que les notions taoïste de non-agir, et bouddhiste de non-désir, n’étaient pas inconnues de la tradition biblique qui décrivit elle aussi le non-agir au Psaume 130, et le non-désir au Psaume 131. C’est que les réalités intelligibles ne se réduisent pas à leurs expressions culturelles : elles existent métaphysiquement indépendamment des cultures, et peuvent donc être perçues et appréhendées par n’importe qui, de quelque culture qu’il ou elle soit. Quant à l’existentialisme français d’après-guerre, qui était athée non sans raison (car il est rigoureusement vrai que l’existence précède toute essence), les Beats ne lui doivent historiquement rien, quoiqu’ils avaient un point commun avec lui : en êtres de bon sens, et donc immanentistes, ils réfutaient avec raison, comme Sartre, l’illusion d’une divinité transcendante au monde. Par ailleurs j’ai été frappé, en lisant les Beats, de la connaissance, du respect, et de l’affection qu’ils portaient à la littérature française et notamment aux grandes œuvres de sa poésie (chez Kerouac et Ginsberg), ainsi qu’aux littératures anglaise et italienne (chez Corso). Une francophilie qu’ils juxtaposaient à leur américanisme littéraire et poétique, celui notamment de Whitman. Je ne chercherai pas à savoir s’il y a, chez les Beats, équilibre entre ces deux pôles américain et européen de leur culture, car la littérature mondiale, comme expression de la révélation vive (naturelle) lorsqu’elle est véridique, est une, et il est heureux que les traducteurs fassent connaître les poètes anglophones aux Européens, et les poètes européens au monde anglophone.   

OH : Votre livre semble mettre l’accent sur un versant constructif — plutôt que de se focaliser sur le négatif (les “rejets et refus”) : pouvez-vous expliquer ?

PN : Je sens derrière votre question un écho du fait que vous êtes un spécialiste de William Burroughs qui, sur ce point et sur d’autres, se différenciait des autres Beats par une certaine paranoïa, avec une insistance dominante sur plusieurs faits négatifs de la civilisation contemporaine, au reste très réels, hélas. Par-delà ce cas particulier, et si l’on en revient au général, il peut être utile et bénéfique de se rappeler que, d’après l’expérience humaine, la conscience humaine peut parcourir un trajet total de la perception dans lequel Carlos Castaneda, héraut de la tradition Toltèque du Mexique, discernait, dans « Six explanatory propositions » (1985), six étapes successives possibles parmi lesquelles la quatrième, appelée « limbes », se rapportait à la perception critique et vraie des négativités réelles (d’où les types de perception que sont, par degré décroissant d’intensité, le nihilisme, le scepticisme, et le relativisme) ; perception critique qui n’est qu’un moment car il se trouve en principe suivi, par l’effet même de l’actualisation naturelle des potentialités de la perception, de deux autres types de perception où la sixième et dernière étape est la perception positive du Soi. C’est de ce point de vue ultime qu’aujourd’hui je me place, sans ignorer, ni nier, ni minorer la gravité des négativités réelles qu’on perçoit au cours de la quatrième étape possible de toute perception.

OH : Voyez-vous des différences entre les principaux écrivains Beats — par exemple entre Kerouac, Burroughs ou Corso — ou bien ce qu’ils ont en commun vous semble-t-il plus important ?

PN : Mon livre énumère les six valeurs que j’ai pensé pouvoir relever chez les premiers et principaux Beats (Cassady, Kerouac, Ginsberg, Burroughs, Corso, Huncke), à savoir : retour à la question épistémologique (par le biais de l’usage d’hallucinogènes et autres psychotropes), revendication de la liberté sexuelle, profession d’anarchisme politique, pratique première et dernière de la poésie au sens étymologique et vif (naturel) de « création », souci de réaliser l’utopie en son sens positif de cité idéale, et enfin quête de la métaphysique. Du point de vue de ces valeurs, Burroughs m’a semblé se différencier quelque peu de ses confrères beat. Je l’ai relevé, et m’en suis expliqué, arguant par exemple que, de toute évidence, plusieurs matériaux et pratiques relevaient chez Burroughs du surréalisme et non pas de la Beat attitude (même si Kerouac et Ginsberg, qui accueillirent auprès d’eux un surréaliste comme Philip Lamantia, se plurent de leur côté à noter nombre de leurs rêves, centre d’intérêt qu’ils avaient en commun avec le goût des surréalistes pour les rêves), de même que Burroughs préfigura le mouvement punk, ce qui ne fut pas le cas des autres Beats, même si par ailleurs Kerouac prophétisa textuellement le retour au « gothique » (qui n’est pas le punk). Autre élément de réponse : les Beats ne partageaient pas la même religiosité : Cassady vouait un culte à Edgar Cayce le défenseur de l’idée de réincarnation ; Kerouac était un chrétien bouddhisant ; Ginsberg un ‘juif’ athée et bouddhiste ; Burroughs était un athée pris d’intérêt pour la réincarnation ; quant à Corso, il vouait un amour triple mais hiérarchisé par ordre à la Grèce antique, au christianisme, et à ce qui en Inde satisfaisait son goût de l’esthétique. En outre, par-delà leurs quelques différences de sensibilité ou culturelles, les Beats n’appartenaient pas tous au même type anthropique : il suffit de les lire attentivement pour s’apercevoir que Cassady était d’abord un homme d’action ; que Burroughs et Ginsberg étaient d’abord des intellectuels ; et que Kerouac, Corso, et Huncke étaient d’abord des hommes de cœur. Ce sont des types d’homme structuralement différents, et qui ne se confondent pas. Ce qui éclaire la nature et la cause de leurs convergences et de leurs divergences. De l’ensemble de ces divers aspects et points de vue, ce qui me paraît le plus important, c’est de considérer deux choses : d’une part les valeurs communes des Beats (que j’ai déjà énumérées) plus que leurs différences, et d’autre part le fait qu’ensemble ils formèrent un groupe d’amis longtemps unis, pratiquant ensemble la convivialité, et fraternels jusqu’à l’entraide mutuelle. On touche là à un point crucial que les anciens Toltèques symbolisaient par la figure du « Serpent à plumes », basée sur l’union complémentaire des quatre types anthropiques (le quatrième étant celui du courrier ou coursier, incarné par exemple par Ferlinghetti si je ne m’abuse). Et qui fait l’un des intérêts non négligeables de la Beat generation : l’élément ou aspect sociologique de leur groupe. Dimension sociologique qui, sub-consciemment, constitue l’une des causes de l’attrait des Beats pour les générations de lecteurs qui leur succédèrent jusqu’aujourd’hui.

OH : Vous voyez la pertinence des écrivains Beats pour notre lutte contemporaine contre les dictatures et ce que vous appelez “l’oligarchie mondiale de l’argent”. En quoi pensez-vous que leur réaction face aux systèmes économique et politique de l’Amérique d’après-guerre demeure pertinente aujourd’hui, et en quoi, selon vous, certains aspects sont désormais dépassés, du fait que les temps ont changé et qu’ils ne sont plus vraiment d’actualité ?

PN : Il me semble que les six valeurs dont témoignent les œuvres des premiers Beats sont éternelles et par conséquent toujours valables aujourd’hui pour combattre et vaincre ou du moins exténuer autant que possible la dictature exercée actuellement en Occident par l’oligarchie mondiale et mondialiste, ce qui demeure possible dès lors que ces six valeurs sont pratiquées non seulement dans leur positivité, mais aussi dans leur forme négative qu’est le boycott systématique et permanent de tout ce qui contrarie ces six valeurs. Boycotter, c’est refuser intellectuellement, rejeter moralement, mépriser affectivement, et bannir physiquement. Il y a aujourd’hui, en Occident, une guerre démesurée entre les adorateurs de « l’Argent » et ceux qui cultivent les six transcendantaux (vrai ; beau ; juste ; un social ; être ; bien). Or cette guerre ne date pas d’aujourd’hui : elle remonte à la fin du XVIII° siècle où la bourgeoisie, gagnante de plusieurs « Révolutions » politiques ici et là, finit par atteindre au début du XXI° siècle un degré mondial de pouvoir impérialiste, dominant en Occident. Si depuis le XVIII° siècle le monde a changé par ses savoirs scientifiques, par ses technologies, par ses régimes politiques apparents (démocraties aujourd’hui réduites en fait à leurs institutions qui, phagocytées par l’oligarchie, ont perdu le caractère naguère démocratique de leur fonctionnement), et par l’état de ses codes juridiques ou Droits écrits (dont le libéralisme de naguère se trouve aujourd’hui remplacé par une négation méthodique de l’Etat de droit et notamment des cinq droits individuels fondamentaux qui composent le droit naturel), il n’a pas changé comme espace et comme peuples réduits par l’oligarchie à des marchandises (cf. à ce sujet les travaux de Guy Debord). D’où l’actualité des valeurs éternelles des Beats pour restaurer en Amérique et ailleurs, notamment avec le concours de, ou par le biais de l’EBSN, le retour à l’anarchisme politique, à « l’Être », et à une poésie dont la profondeur, quand elle est réelle, a le pouvoir d’abattre les montagnes, et de renverser les murailles, comme le répétait Ginsberg à la suite du Platon de la République. En effet la vraie poésie, tant écrite que pratiquée comme mode de vie et comme état d’être, est au sens plein autant affirmations, que boycott de tout ce qui lui est contraire.

2 novembre 2025